Accueil > Ressources > Opinions > Pour un système alimentaire plus juste : mobilisations et convergences
Par Mélanie Antin
Juillet 2026
La canicule qui vient de traverser la France nous rappelle une réalité que nous ne pouvons plus ignorer : les dérèglements climatiques ne nous touchent pas de la même manière. Ils sont aussi politiques et révèlent les fractures de notre société. Lorsque les températures atteignent des niveaux extrêmes, les personnes les plus fragiles sont les premières exposées. Dans les rues, les associations d’aide alimentaire et les acteur.ices de la solidarité s’organisent pour répondre à l’urgence : distribuer de l’eau, maintenir un accès minimal à l’alimentation, accompagner celles et ceux pour qui la chaleur devient brutale dans un quotidien déjà marqué par la précarité.
Les crises écologiques et alimentaires sont profondément liées. Notre système alimentaire contribue massivement aux émissions de gaz à effet de serre, à l’accaparement des terres et de l’eau, à l’érosion de la biodiversité, à la dégradation de la santé humaine et des écosystèmes. Ces dernières années, plusieurs alertes sanitaires ont ainsi rappelé les limites d’un système qui peine à prendre soin des populations et des milieux. Contaminations au cadmium, au mercure dans le thon, présence de PFAS dans l’environnement et les chaînes alimentaires : ces épisodes ont renforcé les mobilisations citoyennes et fait émerger des demandes de justice, de transparence et de réparation.
Les débats autour de la loi Duplomb ont également montré combien les choix collectifs autour de l’alimentation restent au cœur de frictions démocratiques. Alors que les alertes se multiplient sur les effets de l’exposition aux pesticides, une pétition citoyenne demandant le retrait de la loi a recueilli plus de deux millions de signatures en quelques jours. Finalement promulgué, le texte encourage notamment une nouvelle phase de l’élevage industriel et marque un recul sans précédent du bien-être animal, interrogeant notre rapport au vivant.
Aux Antilles, le scandale du chlordécone continue de marquer profondément le rapport de confiance dans la terre, l’alimentation et les institutions. Alors que la justice vient de mettre fin à la réouverture d’une enquête pénale, les Antillais.es expriment leur profond sentiment d’abandon et d’injustice.
Du côté des agriculteur.ices aussi, la colère gronde. Les épidémies successives et l’abattage quasi systématique des troupeaux, plongent les éleveur.euses dans une profonde détresse humaine et professionnelle. Les conditions de travail de nombreux.ses ouvrier.ères agricoles -notamment des saisonnier.es étranger.es qui vivent dans des logement indignes, avec parfois un seul point d’eau - rappellent qu’une transition alimentaire durable ne pourra se faire sans justice sociale
Quel modèle alimentaire souhaitons-nous construire ?
Ces mobilisations ont trouvé un écho auprès de citoyen.nes solidaires du monde paysan et ravivé la sempiternelle question : quel modèle alimentaire souhaitons-nous construire ? Celui dans lequel entre 7 et 11 millions de personnes restent, en France, en situation d’insécurité alimentaire ? Un système qui favorise les pathologies liées à l’alimentation, parce que les aliments les moins chers sont souvent les plus nocifs ? Ou un modèle qui garantit à toutes et tous une alimentation choisie, saine, durable, tout en permettant aux personnes qui nous nourrissent de vivre dignement ?
Aujourd’hui, des alliances entre acteur.ices issu.es de mondes différents se développent autour de revendications communes. En témoigne la récente campagne portée par 43 organisations demandant notamment un encadrement strict de la publicité des aliments ultra-transformés, en particulier lorsqu’elle cible les enfants, ainsi qu’un étiquetage obligatoire permettant leur identification. Ou encore l’Initiative citoyenne européenne pour le droit à l’alimentation, déposée par Good food for All et soutenue par 320 organisations, dont 81 françaises.
Ces convergences montrent qu’un système alimentaire plus juste suppose de créer des ponts entre recherche, citoyen.nes, associations, professionnel.les de l’alimentation et décideur.euses politiques, afin de préfigurer collectivement d’autres futurs alimentaires.
C’est dans cette perspective que la Chaire Unesco Alimentations du monde poursuit son engagement en faveur des solidarités alimentaires. Après deux premières éditions, les Rencontres sciences-société « pour des solidarités alimentaires » reviennent les 19 et 20 novembre 2026, autour du thème « des émotions à l’action », en partenariat avec le Collectif Nourrir et le Laboratoire des communs de l’alimentation (LaBoca). Car la colère, l’inquiétude, l’attachement à un territoire ou le sentiment d’injustice peuvent devenir des leviers pour transformer nos manières d’agir. Comment prendre en compte les émotions dans les solidarités alimentaires ? Peuvent-elles faire évoluer nos postures et nos politiques ?
La Chaire continue également à accompagner la montée en compétences des professionnel.les, étudiant.es et acteur.ices territoriaux.ales engagé.es dans la transformation des systèmes alimentaires. Elle a lancé à cet effet une série de webinaires sur les précarités alimentaires en Occitanie, en partenariat avec l’Agence nouvelle des solidarités actives (ANSA) et le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT).
Enfin, cette année marque le développement du Réseau international sur les solidarités alimentaires, en partenariat avec le Food Equity Center. Cette ouverture vise à décloisonner les savoirs, à croiser les expériences et à mieux comprendre comment, ici et ailleurs, les solidarités alimentaires se construisent au quotidien. Nous souhaitons notamment explorer les pratiques ordinaires de solidarité, souvent interstitielles, qui peuvent éclairer les chemins possibles vers des systèmes alimentaires plus justes et durables. Une série de webinaires, lancée en juin, en donne déjà le ton.